Bonjour à toutes et à tous,
Je suis très heureux de vous retrouver pour un article un peu différent de ceux auxquels j’ai pu vous habituer sur ce site ! J’ai décidé de vous parler d’une cartomancienne que j’ai croisée au gré de mes lectures tarologiques : Madame Schwartz, aussi surnommée la « Sibylle de l’échafaud ».
[Trigger warning : cet article évoquera la mort, par exécution, assassinat ou suicide. Si vous êtes sensibles à ces questions, passez votre chemin.]
Source
J’ai croisé son nom dans un livre du mage Dessuart, que j’ai trouvé chez un bouquiniste, qui s’intitule « La Cartomancie : Devins et destins« , publié aux éditions Fernand Nathan (mon livre est une édition de 1987, je ne sais pas si c’est une édition originale ou pas). Ce livre croise données historiques, illustrations de cartes et tarots, histoires de cartomancien-ne-s célèbres, et quelques références d’interprétation.
En lisant le sommaire de l’ouvrage, j’ai immédiatement été happé par ce nom, à la fois beau et dramatique, que je n’avais jamais croisé auparavant : « la Sibylle de l’échafaud« .

Il ne m’en fallait pas plus pour avoir envie de creuser le sujet ! A l’aide du résumé fait le mage Dessuart, j’ai pu retrouver sa principale source d’information : une nouvelle écrite par Alfred de Caston et publiée dans le Figaro en octobre 1865 et justement intitulée « La sibylle de l’échafaud« . Vous pouvez retrouver cette nouvelle dans son intégralité et gratuitement ici.
Cette nouvelle raconte une tranche de vie : une soirée où, Alfred de Caston et le journaliste écrivain Privat d’Anglemont décident, sur l’impulsion de ce dernier, d’aller consulter, rue de la Vieille Lanterne à Paris (à l’époque, un quartier mal famé et dangereux : c’est une ruelle du moyen-âge sinistre et étroite, qui n’était qu’un ruisseau à ciel ouvert en contre-bas de la rue de la Tuerie, un véritable coupe-gorge), une vieille cartomancienne que d’Anglemont avait consultée, 4 ans plus tôt, avec son ami le poète Gérard de Nerval.

Pour bien comprendre cette nouvelle, dont la cartomancienne n’est qu’une protagoniste, il faut préciser que Gérard de Nerval a été retrouvé mort le vendredi 26 janvier 1855, avant 7 heures du matin, pendu à la grille de l’atelier du serrurier Boudet situé, justement, rue de la Vieille Lanterne. Il était vêtu en habit noir, ses pieds chaussés d’escarpins vernis rasaient le sol, et il avait conservé son chapeau haut de forme sur la tête… Le rapport de police, établi suite à une enquête, conclut à un suicide. Les proches du poète pensent pour beaucoup à un assassinat, mais la quasi-totalité des biographes évoquent un suicide, notamment lorsqu’ils se penchent sur les semaines et les jours qui ont précédé sa mort (pour en savoir plus, un article du Monde y est consacré).

Cette nouvelle est très émouvante, parce qu’elle témoigne de l’amitié portée à ce poète, tant par ses deux amis lettrés que par la vieille cartomancienne, qui raconte qu’elle aurait tout donné et même sa vie pour lui éviter de finir pendu devant sa fenêtre.
Qui est donc la Sibylle de l’échafaud ?
Comme indiqué précédemment, le vrai nom de la sibylle de l’échafaud était Mme Schwartz, et elle a véritablement existé puisque la nouvelle d’Alfred de Caston relate un évènement vécu.
Dans la nouvelle, nous apprenons qu’elle était la fille de Pierre Lignon, un criminel décapité en place de Grève le 7 mars 1800, et la veuve de Louis Schwartz, lui aussi criminel, chef de la bande dite « des allemands » et exécuté place de la Roquette et surnommé « l’Apollon de la guillotine », en référence à son corps particulièrement athlétique et à la dignité dont il a fait preuve lors de son exécution.
Je n’ai malheureusement pas trouvé d’informations complémentaires à celles apportées par la nouvelle pour retracer la vie et les crimes de ces deux hommes… Cela nécessiterait probablement d’aller fouiller dans les archives de la police pour trouver des informations sur eux, mais en ligne je n’ai rien trouvé. (Ndlr : Comme son histoire m’intrigue énormément, il n’est pas impossible que je profite de mes congés estivaux pour faire un tour aux archives ^^).
Jeune, Mme Schwartz était une très belle femme, qui a mis en émois le monde de la pègre. Elle le rappelle elle-même dans la nouvelle : « Mais telle que vous me voyez, jadis j’étais jeune et belle, si belle que, dans mon bon temps, il y en a plus d’un qui s’est fait raccourcir pour satisfaire le moindre de mes caprices. – Ah! poursuivit-elle avec orgueil, ce n’est pas pour rien que la haute pègre m’avait donné le nom de la belle largue du Boulanger. »
Cette expression, « la belle largue du Boulanger« , peut être remplacée par « belle maîtresse du diable« , ce qui sous-entend une beauté à se damner (source : https://laporteouverte.me/, site où vous retrouverez la nouvelle dans son entier (lien direct plus haut)). L’auteur ne s’y trompe pas, puisqu’il dit : « J’avoue que j’étais profondément émotionné au feu qui brillait encore dans les yeux de la prophétesse. On comprenait que cette femme disait la vérité et qu’elle devait avoir eu, dans sa jeunesse, une de ces beautés fatales qui entraînent les hommes vers l’abîme« .
Au moment de l’histoire, la sibylle de l’échafaud est plutôt perçue comme une vieille sorcière, qui vit dans une chambre miteuse, dans un sombre immeuble d’une rue où il vaut mieux ne pas trainer la nuit venue…
L’histoire ne dit pas comment elle a appris à tirer et lire les cartes, et nous ne savons pas davantage combien de criminels comptait dans sa clientèle, ni si ses prédictions étaient fiables ou reconnues. Elle même met ses dons en doute dans la nouvelle, rappelant qu’elle n’a pas réussi à empêcher les hommes de sa vie de finir exécutés.
Et pourtant, malgré ces malheurs, elle a continué à dédier sa vie aux membres de la pègre, à ce milieu dans lequel elle a grandi. Nous ne savons pas non plus comment elle a fini sa vie après l’épisode relaté dans la nouvelle, nous ne disposons ainsi que d’une tranche de vie dont je n’ai trouvé ni avant, ni après.

Comme exerçait-elle son art ?
La Sibylle de l’échafaud s’était fait une spécialité de tirer les cartes aux membres de la pègre, à « messieurs les voleurs, les assassins et leurs aimables compagnes« .
Pour la consulter, il fallait se rendre chez elle : dans la fameuse rue de la Vieille Lanterne, il fallait pénétrer dans un immeuble, traverser un sombre couloir et monter 5 étages en empruntant un escalier branlant, étroit, « impossible » et dangereux, en s’agrippant à une corde graisseuse qui servait de rampe.
Arrivé sur le cinquième pallier, la porte d’entrée de la chambre de la sibylle restait entrouverte.
Là, si elle ne vous reconnaissait pas, elle vous accueillait sans ménagement, sous la menace de ce qui lui tombait sous la main, par exemple un poêlon, et vous invectivant pour savoir si vous étiez « de la rousse » (comprendre = la police). « Ce n’est pas la fille de Pierre Lignon et la femme de Louis Schwartz qui fera jamais métier de donner des renseignements à la police« .
Sa chambre était très simple, composée de murs autrefois blanchis à la chaux et peu meublée : « le mobilier qui garnissait cette pièce se composait d’un lit, de deux chaises, d’une table en bois blanc noirci par le temps et d’un fourneau. Le dessous du lit et le tiroir de la table devaient servir à serrer les objets indispensables, car rien ne traînait dans cette chambre« . Sur les murs étaient affichées des gravures tragiques avec textes surplombées d’une branche de buis, relatant notamment les exécutions de son père et de son mari, mais aussi l’affaire de la Brinvilliers (rendue célèbre par l’affaire des poisons).
Si vous arriviez à la convaincre que vous n’apparteniez pas aux forces de police, elle tirait d’un tiroir un vieux jeu de piquet (le jeu de 32 cartes) « tellement sale, que les soldats l’auraient refusé dans un poste« , sans jamais se départir de son visage dur et de son regard direct emprunt d’un feu qui vous déshabillait.
Elle tirait les cartes contre paiement, et demandait au consultant d’exprimer clairement la raison de sa visite. Sa méthode ? Faire couper le jeu par le consultant, et pratiquer un étalement par rangées de 8 cartes, avec des cartes retournées. Le mage Dessuart parle du « grand et du petit jeu », dans la nouvelle la voyante par de « réussite ».
« Voyons, nous demanda la vieille en retournant à ses cartes, l’on ne vient pas chez moi pour des prunes. Avez-vous une affaire en train, pour laquelle vous désirez que je vous fasse une réussite ?«
Nous n’avons pas davantage de détails sur ses tirages, puisque le reste de la nouvelle se concentre sur la relation des protagonistes avec le poète au destin tragique. La nouvelle se conclut comme suit :
« Quant à votre bonne aventure, vous voyez bien que je ne suis pas plus sorcière que vous, puisque je n’ai pas sauvé un seul des êtres que j’aimais ; regardez ma galerie de famille.
Cependant, en souvenir de Gérard de Nerval, laissez-moi vous donner un conseil : L’air de ce quartier est malsain pour ceux qui n’y sont pas habitués, il est imprudent de venir, la nuit, voir ce qui s’y passe ; la Seine n’est qu’à deux pas et il faut peu de temps pour serrer une cravate ou pendre un curieux au premier barreau que l’on a sous la main. »
En nous donnant ce conseil, l’ancienne largue du boulanger nous avait conduits jusqu’à la porte. C’était significatif, il ne nous restait qu’à nous retirer. C’est ce que nous fîmes. »
Conclusion
Il transparait de la nouvelle d’Alfred de Caston que cette cartomancienne vivait dans une véritable misère, et qu’elle a connu toutes les difficultés et les peines que la vie peut apporter, puisqu’elle a perdu tous les hommes qu’elle aimait et a poursuivi sa vie en accompagnant les membres de la pègre parmi lesquels elle avait grandit.
Sa vie, particulièrement romanesque, est aussi très mystérieuse tant nous manquons d’information pour mieux la connaitre et l’appréhender.
J’avoue avoir une certaine affection pour elle, pour son destin tragique, mais aussi pour sa force, son attitude pragmatique et directe et la manière dont elle consulte le destin pour les brigands et malandrins qui s’apprêtent tenter leur chance dans des entreprises criminelles de haut vol.
je vous invite à lire l’entière nouvelle pour la découvrir également au travers de son rapport à la grande humanité et compassion dont le poète Gérard de Nerval a su faire preuve à son égard, et les émotions que cela a suscité chez elle.
Aviez-vous déjà entendu parler de la Sibylle de l’échafaud ? Que pensez-vous de son histoire ? Est-ce que, vous aussi, vous avez envie d’en apprendre plus sur elle ?
A bientôt pour de nouveaux articles en lien avec le tarot, la cartomancie et la magie !
Bien à vous,

Gregory, aka @lesvoiesdufou
Et, s’il vous plait, n’oubliez pas :




















































































