Bienvenue dans cet atelier !
Avant de rentrer dans le fond du sujet, munissez vous d’une cordelette sur laquelle vous aurez au préalable réalisé 5 nœuds (pas la peine de faire des nœuds compliqués comme moi ici, 5 nœuds simples suffiront, d’autant que vous devrez les défaire ensuite !).
Tenez cette cordelette dans vos mains quelques instants, fermez les yeux, et imaginez que cette cordelette représente votre intuition, sa capacité à se manifester, à vous orienter efficacement dans vos choix, à murmurer à votre oreille. Une fois cette visualisation opérée, touchez chacun des 5 nœuds avec vos doigts, et ressentez-les comme les blocages, limitations que subit votre intuition. Notre travail, pendant cet atelier, sera d’apprendre à lever ces limitations pour rendre à notre intuition sa fluidité.
Lorsque vous êtes prêt-e-s, on y va !
Premier nœud : S’ancrer

Travail collectif : Définitions, mécanismes et compréhension
Matériel :
- Un stylo
- Des post-it (ou simplement de quoi écrire, un journal par exemple)
Avant de travailler avec son intuition, il faut savoir de quoi on parle. Préalable indispensable à tout travail bien mené, commençons par travailler sur quelques définitions ! Cela permettra de mieux nous ancrer dans cet atelier, avec une définition commune ! Alors prenez quelques post-it (ou des feuilles ou un cahier chez vous) et c’est parti !
Répondez, soit en quelques mots, soit en de courtes phrases, aux questions suivantes, en utilisant un post-it par idée :
- C’est quoi, l’intuition, pour vous ?
- Existe-t-il « une » ou « des » intuitions ? (et auquel cas, lesquelles ?)
- L’intuition est-elle fondée sur l’expérience ?
- Peut-on développer son intuition ?
- D’après vous, comment « fonctionne » l’intuition ?
Alors, qu’avez-vous écrit ? Vous avez plutôt les idées claires ou c’est pas forcément facile pour vous de définir l’intuition ?
J’ai récupéré quelques post-it de la séance, où pour l’animation, on a aussi fait des sondages à mains levées et des prises de paroles directes, donc je n’ai pas de post-it pour toute la session de questions (mais essentiellement pour la première, que les autres questions irriguent), en voici quelques-uns avec lesquels croiser vos propres idées :





Vous trouvez des points communs avec les participant-e-s à l’atelier ?
Pour retrouver les apports théoriques annoncés plus haut et partagés en atelier, cliquez sur le « spoiler » ci après !
Spoiler (attention : c’est un peu long et costaud !)
Vous le savez, il y a deux manières de voir l’intuition : la manière « scientifique », qui fait appel aux travaux menés en psychologie transactionnelle et neurosciences, et la manière « développement personnel », qui est plus éthérée et se réfère à l’énergie, aux puissances supérieures, etc.
Je préfère, dans cet atelier, m’en tenir à l’explication scientifique qui est déjà très pertinente pour travailler avec la notion d’intuition et ne bride pas, pour la suite, une approche plus ésotérique du sujet. Débutons :
L’apport du professeur Eric Berne dans la théorisation de l’intuition :
Eric Berne est connu en psychologie pour avoir mis au point l’analyse transactionnelle [pour l’expliquer simplement, c’est une modalité d’analyse qui permet de comprendre le fonctionnement d’une personnalité, comment elle se construit et comment elle évolue. Elle propose des outils concrets dans le traitement des troubles affectifs associés à la relation humaine et à la personnalité, grâce à un changement vers l’autonomie par le recouvrement de 3 facultés principales : la conscience, la spontanéité, l’intimité. Le modèle structural est parent (l’appris) – adulte (le pensé) – enfant (le senti)].
Mais il est surtout l’un des premiers à avoir travaillé sur la théorisation de l’intuition qui, jusqu’alors, était surtout perçue comme un phénomène vague ou mystique. Tout cela part d’une petite expérience à laquelle il s’est livré, alors qu’il travaillait comme psychiatre militaire dans un centre de démobilisation. Il devait évaluer en quelques minutes si un soldat devait être démobilisé. Vu la rapidité avec laquelle il devait rendre un avis, l’exercice n’était pas simple, mais il s’est vite aperçu qu’il pouvait deviner certaines caractéristiques psychologiques, anticiper des réponses et reconnaître certains profils avec une précision étonnante… sans pouvoir expliquer consciemment pourquoi. Il a transformé cette curiosité en une véritable expérience qu’il a documentée.
Pour la première fois, il mettait le doigt sur une question essentielle : comment le cerveau peut-il « savoir » ces choses-là, que manifestement il ne pouvait pas savoir lui-même puisqu’il ne connaissait aucun de ces soldats et n’avait que quelques minutes avec eux, sans aucun raisonnement explicite préalable ?
Il est le premier à écrire, dans des publications scientifiques, que « l’intuition est un phénomène psychologique réel, observable empiriquement et potentiellement analysable scientifiquement ».
En 1949, il publie « La nature de l’intuition », un texte qui fonde sa vision du sujet. Il écrit, plus particulièrement, que « L’intuition est une connaissance fondée sur l’expérience et acquise par contact sensoriel avec le sujet, sans que la personne qui intuitionne puisse formuler exactement, pour elle-même ou pour les autres, comment elle est parvenue à ses conclusions ».
Ses travaux restent marqués par l’état des connaissances psychiatriques dans les années 50, et notamment par le fait qu’avant ses propres travaux, les questions liées à l’intuition étaient considérées comme des questions ésotériques et non pas scientifiques. Surtout, ses travaux sont marqués par l’état des connaissances techniques et scientifiques de l’époque, et il n’a pas pu mobiliser des outils neuroscientifiques par exemple pour explorer plus avant ses constatations cliniques. De ce fait, ses travaux ne font plus référence aujourd’hui, mais on ne peut nier qu’ils ont été fondateurs.
Il est par ailleurs amusant de constater que ce sont ces travaux sur l’intuition qui ont conduit Eric Berne à développer sa théorie de l’analyse transactionnelle… Qui était donc une intuition, au départ, avant d’être théorisée !
Les suites données aux travaux de Berne : 3 auteurs qui ont poussé les travaux sur l’intuition !
Antonio Damasio est un médecin, professeur de neurologie et neuroscience et psychologie, enseignant à la University of Southern California. Il est surtout connu pour ses travaux concernant « la théorie des marqueurs somatiques », selon laquelle le cerveau associe certaines expériences à des états émotionnels, des sensations corporelles, des réactions psychologiques. Selon lui, lorsqu’une situation similaire apparait, ces états corporels et émotionnels sont réactivés automatiquement, et orientent « intuitivement » la décision à prendre, avant même le raisonnement conscient. L’émotion n’est ainsi pas l’ennemie de la raison, elle en serait une condition.
Selon ses travaux, l’intuition serait une lecture implicite de signaux émotionnels et corporels accumulés par l’expérience. Il a contribué à donner à l’intuition un ancrage neurologique concret, et à démontrer pourquoi certaines intuitions prennent une forme viscérale ou émotionnelle.
Ses travaux sont ainsi particulièrement intéressants, parce qu’ils écartent un processus réflexifs, pour identifier un canal d’information différent, centré sur l’émotion et le ressenti. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, disponibles en français.
Gerd Gigerenzer, psychologue allemand, est est professeur émérite au Max-Planck-Institut für Bildungsforschung à Berlin et Directeur du Harding Center for Risk Literacy à l’Université de Potsdam. Il a beaucoup travaillé sur les mécanismes de prise de décision, et a conduit des travaux majeurs avec des juges fédéraux américains, des médecins ou des cadres de haut niveau pour décomposer le processus décisionnel et ses implications psychologiques. Il a en particulier développé une théorie de la « rationalité écologique » ou « écologie cognitive« , selon laquelle le cerveau utilise des raccourcis adaptés à l’environnement dans lequel il évolue, dans une logique fréquentiste (basée sur la fréquence d’un évènement). Ce serait une compétence acquise au cours de l’évolution : évaluer la fréquence d’un évènement en se basant sur la fréquence relative des évènements dans un environnement de référence. L’intuition est, pour lui, une forme d’intelligence adaptative, qui peut être rationnelle et performante, malgré une certaine simplicité cognitive.
Gary Klein, pour sa part, est un psychologue américain spécialisé dans les modes de prises de décisions dans les environnements réels (intéressant de voir comment, par le prisme de la prise de décision, les psychologues sont finalement appelés à traiter de l’intuition, et de sa manifestation. Hé bien oui ! Qui est capable d’expliquer, rationnellement, 100% de ses décisions ?). Il s’est notamment intéressé aux experts (par exemples des médecins, des pompiers) qui, sans analyse consciente d’une situation ou d’un problème et dans des délais extrêmement rapides, sont capables de prendre d’excellentes décisions.
Le principal exemple qui est cité pour parler de ses travaux (et qui a servi de base à ses analyses) est le suivant : un commandant de pompiers fait soudainement évacuer une maison sur laquelle intervenait avec son équipe pour un incendie dans la cuisine, sans vraiment savoir pourquoi, et elle s’effondre quelques secondes plus tard. Il a pensé à un sixième sens. Mais Gary Klein, après avoir échangé avec lui et analysé la situation et les fondements de sa décision, a mis en évidence le fait que son cerveau avait détecté des signes étranges et concordants : chaleur anormale dans la pièce, silence inhabituel du feu, indices subtils dans le cadre de l’intervention. L’analyse opérée postérieurement par les pompiers a révélé que l’incendie ne trouvait pas son origine dans la cuisine, mais dans la cave de la maison, ce qui expliquait ces signes étranges que le commandant a perçus sans pouvoir les analyser.
Selon les observations de Gary Klein, les professionnels bénéficiant d’une expertise dans un domaine reconnaitraient des configurations, des schémas, des signaux faibles qui font écho à de l’expérience déjà acquise, et qui permettent cette fulgurance dans la prise de bonnes décisions. Cette analyse lui a permis de concevoir le modèle RPD : « Recognition-Primed Decision« .
Ses travaux ont démontré l’importance de l’expérience acquise par la pratique et l’observation, du feed-back et des environnements « réguliers » pour libérer le plein potentiel de l’intuition et la prise rapide de décisions efficaces.
L’apport majeur de Daniel Kahneman dans la théorisation de l’intuition et la compréhension du fonctionnement de notre cerveau :
Resituons l’auteur : Daniel Kahneman est un psychosociologue qui a reçu le prix Nobel… d’économie ! En effet, il intégra les acquis de la recherche en psychologie à l’analyse économique et posa ainsi les bases d’un nouveau domaine de recherche. Ses travaux ont été primés ”pour avoir introduit en sciences économiques des acquis de la recherche en psychologie, en particulier concernant les jugements et les décisions en incertitude”.
Parmi ses travaux les plus célèbres, il y a théorie, reprise dans son livre « Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée », qui a profondément renouvelé l’étude scientifique de l’intuition. Il a montré que la pensée humaine repose sur deux modes de fonctionnement distincts mais complémentaires :
- un « Système 1 », rapide, automatique, intuitif et largement inconscient ;
- et un « Système 2 », plus lent, analytique et délibératif.
Pour illustrer ces deux systèmes mentaux, il prend un exemple simple : à la question « Combien font 2 + 2 ? », c’est le Système 1 qui apporte sa réponse grâce à l’usage d’une routine mentale. Mais si l’on demande « Combien font 17 x 24 ? », le Système 2 est alors requis pour mobiliser des ressources mentales afin de décortiquer ce problème en composantes plus simples. Toutefois, le passage du Système 1 au Système 2 n’est pas automatique : il nécessite une détection du conflit ou de l’erreur potentielle, suivie d’un blocage plus ou moins puissant des réponses intuitives.
Dans ses travaux de psychologie cognitive et d’économie comportementale, il décrit l’intuition comme un mécanisme de traitement immédiat de l’information fondé sur des associations automatiques, des heuristiques (« l’art d’inventer, de faire des découvertes » en résolvant des problèmes à partir de connaissances incomplètes. Ce type d’analyse permet d’aboutir en un temps limité à des solutions acceptables) et la reconnaissance implicite de régularités issues de l’expérience. Kahneman montre que cette intuition est indispensable à la vie quotidienne car elle permet des décisions extrêmement rapides avec un faible coût cognitif, mais qu’elle est également vulnérable à de nombreux biais systématiques (effet d’ancrage, excès de confiance, biais de disponibilité, etc.).
Savez-vous, par exemple, que 55 % des dirigeants d’entreprises en France déclarent prendre leur décision en s’appuyant sur leurs intuitions et 80 % des prix Nobel disent que l’intuition a été fondamentale dans leurs découvertes ? (Source : podcast Episode).
Les travaux de Kahneman ont ainsi contribué à établir une conception aujourd’hui largement partagée de l’intuition comme un processus cognitif réel, efficace dans certains contextes — notamment lorsque l’environnement est familier et l’expérience solide — mais qui doit parfois être corrigé par une réflexion analytique plus lente et contrôlée.
S’agissant spécifiquement de l’intuition, quelle définition retenir, vu les apports des différents auteurs ?
Intuition vient de « intui tere » = regarder là où l’on n’a pas accès.
La définition la plus proche d’un consensus scientifique contemporain et peut-être la plus clairement et synthétiquement formulée est celle de Joel Pearson, neuroscientifique cognitif spécialisé dans l’étude expérimentale de l’intuition et la vulgarisation scientifique.
Dans différentes interviews, il donne la définition suivante : “Intuition is the use of information acquired through learning and stored in memory that is not consciously available to conscious awareness.” // « L’intuition est l’utilisation d’informations acquises par l’apprentissage et stockées en mémoire, mais qui ne sont pas consciemment accessibles. »
Cette définition fait relativement consensus, parce qu’elle reprend les grands marqueurs identifiés par les différents scientifiques ayant investi le sujet :
- traitement implicite,
- fondé sur l’expérience,
- rapide,
- inaccessible introspectivement,
- mais néanmoins réel et cognitivement efficace.
Dans son livre « Intuition », Joël Pearson va plus loin et définit l’intuition comme « l’utilisation productive et réfléchie d’informations inconscientes pour améliorer les décisions ou les actions ». Un point intéressant : l’un des livres de Joël Pearson s’appelle « la boite à outils de l’intuition : la nouvelle science de « savoir quoi » sans savoir pourquoi ». Je trouve ce titre tellement parlant pour reconnaitre l’intuition !
Existe-t-il « une intuition » ou « des intuitions » ?
Il y a un consensus scientifique pour dire qu’il existe différents processus intuitifs, qui fonctionnent tous sur la base d’un ancrage neurocognitif réel, de manière implicite et rapide. Néanmoins, il n’y a pas de consensus sur une classification des différents types d’intuition.
Je tiens à ajouter une précision complémentaire : je ne décris ici que l’état actuel des connaissances scientifiques sur l’intuition. Si nous avions fait cet atelier en 1950, le contenu théorique aurait été radicalement différent ! Et la recherche continue son travail d’analyse et de compréhension des phénomènes qui trouvent à s’exprimer avec l’intuition. Ayez à l’esprit qu’il ne s’agit là que d’un état des lieux, qui trouvera encore à évoluer dans les années à venir.
Alors, est-ce que ces éléments font écho à vos propres constatations ? Est-ce que ces retours sur la littérature scientifique (en vérité, une petite partie de la littérature, et fortement vulgarisée ici) confirment ou infirment votre vision des choses ? Trouvez-vous dans ces écrits de quoi nourrir vos réflexions ?
Moi, en tout cas, j’y ai trouvé de quoi mûrir une manière de « lire » l’intuition, en m’appuyant sur les réactions mises en lumière par ces auteurs, notamment le lien avec les émotions, les sensations, les sens, l’expérience.
Pour vous aider à aller plus loin, voici quelques questions complémentaires sur lesquelles je vous invite à réfléchir maintenant que vous en savez plus sur l’intuition et ses modes de manifestation :
- Votre intuition s’est-elle déjà manifestée ?
- Si oui, dans quelle contexte et sous quelle forme ?
- Comment reconnaissez-vous l’expression de votre intuition ? Quels sont les signes qui vous permettent de la reconnaitre ?
- Avez-vous un exemple concret en tête qui fait écho aux travaux des différents chercheurs sur le sujet ?
Les réponses que vous apporterez à ces questions seront très précieuses.

Durant la suite de l’atelier, nous allons travailler sur les bases solides que nous venons de construire ensemble. Avec l’enrichissement de vos connaissances théoriques sur l’intuition et ses modes d’expression et de manifestation, vous venez de défaire, symboliquement, le premier nœud, et de vous donner une définition sur laquelle ancrer la suite de votre pratique.
On se retrouve dans le prochain article pour s’attaquer au deuxième nœud !
Bien à vous,

Gregory, aka @lesvoiesdufou


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